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Euthanasie : la fausse liberté d’une société qui renonce à la solidarité

Publié le par Bernard Pradines

Euthanasie : la fausse liberté d’une société qui renonce à la solidarité
Euthanasie : la fausse liberté d’une société qui renonce à la solidarité
Euthanasie : la fausse liberté d’une société qui renonce à la solidarité

Tribune publiée le 22 février 2026 dans le quotidien l’Humanité

La revendication de « choisir sa mort » repose sur la fiction d’un individu complètement autonome. La mort se substitue à la solidarité envers les plus vulnérables.

Le débat sur l’euthanasie et le suicide assisté s’est imposé dans l’espace public comme une évidence morale. Il serait question de compassion, de dignité, de liberté. Ceux qui s’interrogent seraient conservateurs, religieux, et indifférents à la souffrance.

Pourtant, une question demeure : comment avons-nous pu en venir à considérer comme un progrès social la possibilité d’administrer la mort ?

L’argument central est désormais bien connu : « Qui êtes-vous pour m’empêcher de choisir ma mort ? » La liberté serait individuelle, souveraine, indiscutable. Mais ce raisonnement repose sur une confusion majeure : la demande d’euthanasie ne concerne jamais un individu seul face à lui-même puisqu’il l’adresse à un autre. Elle implique des médecins, des équipes, des institutions, une organisation juridique et sociale, une société. Elle engage la collectivité toute entière. Ce n’est pas un choix privé : c’est un choix politique.

Surtout, cette revendication repose sur une fiction : celle d’un sujet parfaitement autonome, maître de lui-même, capable de décider en toute indépendance. Or la maladie peut amener à la dépendance, la fragilité, l’angoisse de l’abandon. Elle rend hypersensible aux attentes – explicites ou implicites – des proches, des soignants, de la société. Plus encore, elle repose sur une fiction qu’il existerait des sujets indépendants, malades ou non.

Dans un monde où l’on répète que la dépendance coûte cher, que le vieillissement pèse sur les finances publiques, que la performance est la valeur suprême, peut-on vraiment parler d’une liberté intacte ?

Car au fond, ce qui traverse le débat n’est pas seulement la peur de la douleur. C’est la peur de la dépendance. La peur de « finir comme ça ». La peur de devenir un corps improductif, diminué, embarrassant.

Notre société valorise l’efficacité, la maîtrise, l’autonomie. Elle supporte mal les failles, les lenteurs, les débordements du corps vieillissant ou malade. Peu à peu, la dignité se trouve réduite à la capacité de se tenir, de se contrôler, de rester performant. Dans un tel contexte culturel, la vulnérabilité devient presque une faute

C’est là que le débat révèle sa dimension idéologique. Dans une société façonnée par la compétition, où chacun est sommé d’être entrepreneur de lui-même, la perte d’autonomie apparaît comme une défaite personnelle. L’euthanasie se présente alors comme une solution « propre », maîtrisée, à ce qui dérange.

Mais depuis quand acceptons-nous que la valeur d’une vie dépende de son utilité sociale ?

Nous consacrons des moyens considérables à la prévention du suicide. Nous affirmons que toute vie compte, que chaque existence mérite d’être protégée. Et dans le même temps, nous envisagerions d’organiser, pour certains, un « suicide » encadré par la loi.

Sur quels critères décidera-t-on qui doit être retenu et qui peut être « accompagné » vers la mort ? L’espérance de vie ? Le degré d’autonomie ? L’âge ? La maladie ? Accepter ce tri, même implicitement, c’est introduire l’idée d’une hiérarchie des vies.

Pourquoi la « liberté de mourir » occupe-t-elle autant l’espace médiatique, quand l’exigence d’un véritable service public de soins palliatifs mobilise si peu ? Pourquoi l’investissement massif dans l’accompagnement humain ne suscite-t-il pas la même détermination politique ?

Une société fidèle à ses principes les plus protecteurs devrait se battre pour que personne ne demande à mourir faute d’avoir été suffisamment soutenu. Elle ne devrait pas entériner la demande comme solution.

Face à cela, les soins palliatifs ne constituent pas une niche médicale. Ils incarnent une éthique du care et portent une vision alternative de la société. Ils refusent à la fois l’acharnement thérapeutique et la mort provoquée. Ils rappellent que la dignité ne disparaît pas avec la perte d’autonomie. Ils affirment que nous sommes des êtres interdépendants, non des individus autosuffisants. C’est là que devrait se situer le combat politique : investir dans le temps soignant, revaloriser les métiers du soin, garantir l’accès aux soins palliatifs partout et pour tous, renforcer la Sécurité sociale, soutenir l’entourage.

Dans ce pays, une tradition politique s’est construite autour d’une exigence : aucune existence ne doit être reléguée. Nous avons refusé que certaines vies soient subordonnées aux normes d’efficacité ou de rentabilité qui ordonnent socialement la valeur des existences. Nous avons institué des solidarités publiques pour protéger, soigner et accompagner, parce que la vulnérabilité n’est pas une problématique individuelle, mais une condition humaine qui oblige le collectif.

Autoriser l’euthanasie, c’est déplacer cette ligne. C’est faire entrer dans le droit l’idée que, face aux vulnérabilités, la réponse sociale puisse devenir la sortie. C’est acter qu’il existe des existences dont la continuation dépendrait moins de la solidarité commune que de l’appréciation de leur « qualité ». Derrière le langage du choix individuel se profile alors une permission collective : celle de renoncer à prendre en charge ce qui coûte, ce qui dépend, ce qui dure.

Il existe une autre voie. Celle qui consiste à arracher la fin de vie à la pénurie organisée : investir massivement dans le soin, garantir partout l’accès effectif aux soins palliatifs, revaloriser matériellement et symboliquement celles et ceux qui accompagnent la dépendance, sortir l’accompagnement du grand âge et de la maladie grave de la logique gestionnaire. Une voie qui affirme que la dignité ne se mesure ni à l’autonomie, ni à la performance, ni à l’intégrité du corps et de ses sphincters, et qu’aucune vie ne devient indigne d’être vécue parce qu’elle exige des autres.

Le choix devant nous n’est pas seulement législatif. Il engage la définition même de la solidarité politique.

Car une société se révèle moins à la liberté qu’elle proclame qu’aux vies qu’elle rend réellement habitables. Et la nôtre devra répondre à cette question simple et tranchante : face aux vulnérabilités, voulons-nous soutenir l’accompagnement ou rendre socialement légitime la disparition ?

Les signataires

Sara Piazza, psychologue en Équipe Mobile de Soins Palliatifs et en Réanimation, Hôpital Delafontaine, Saint Denis. Co-fondatrice du FGA – Front de Gauche Antivalidiste

Claire Fourcade, médecin de soins palliatifs (Narbonne, Aude). Présidente de la SFAP (Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs) de 2020 à 2025.

Pierre Dharréville, ancien député (2017-2024), ancien vice-président de la Commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale, écrivain

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Publié dans Actualités, Alzheimer

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